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vendredi 21 juillet 2006, par
Maître de conférences à l’université de Caen1, auteur d’une thèse et d’un livre sur la récréation2, l’ethnologue Julie Delalande décrypte les rites de la récré à l’école primaire.
Quel est le rôle des éducateurs dans la cour de récréation ?
La récréation est l’un des rares moments où les enseignants peuvent prendre de la distance avec les élèves, les laisser se débrouiller plus ou moins seuls, notamment quand le climat qui règne dans l’école le permet. J’ai remarqué que dans leur grande majorité les enfants aspiraient à une cour calme et tranquille... Ceci étant, les adultes sont là pour prendre en charge ce que les enfants ne peuvent pas gérer seuls. Ils ont une mission d’intervention, par exemple après une chute, une agression verbale ou une bagarre. Ils ont aussi une mission de prévention qui consiste à prendre conscience de problèmes ou de risques que les enfants ne peuvent ou ne veulent pas voir : des élèves qui jouent au ballon dans une zone qui ne s’y prête pas ou d’autres qui essaient de fabriquer des boucs émissaires...
Lorsqu’un conflit éclate, comment les enseignants doivent-ils réagir ?
Cela dépend beaucoup du climat qui règne dans l’école et de la façon dont les enseignants ont parlé des règles en usage dans la cour de récréation. Globalement, il convient de s’interposer dans le calme et de faire raconter l’incident par ses acteurs. Avec des élèves de primaire, le récit, la parole, permettent souvent de sortir du conflit. La discussion peut avoir lieu sur le moment, dans la cour, en y faisant participer d’éventuels témoins (sans pour autant générer un attroupement). Elle peut aussi avoir lieu de manière différée, dans la classe. Dans ce cas, elle doit permettre à l’éducateur de faire une mise au point sur l’importance des liens de solidarité, de travailler sur les notions de partage, d’entraide, de don, de respect...
Existe-t-il des moyens de prévenir ces conflits ?
J’ai connu une école élémentaire où des bagarres éclataient de manière rituelle à chaque récréation, motivés par la vengeance et la volonté de ne pas perdre la face. Les enseignants ont réagi en rédigeant avec l’aide des élèves délégués un code de bonne conduite pour la cour de récréation. Ce document a été signé par tous les élèves et affiché sur les murs de l’école. Les enfants ont clairement compris que, par cette démarche, les enseignants essayaient de leur venir en aide et non de les brimer, en particulier en améliorant le climat quotidien dans la cour et en les préservant de certains dangers. Les bagarres se sont rapidement arrêtées... Et la principale contrepartie de ce succès a été acceptée bien volontiers par les enseignants : ils ont du faire face à un "surcroît de travail" en raison des nombreuses réclamations pour entrave au code qui leur étaient rapportées chaque jour par des élèves victimes ou témoins !
Est-il nécessaire de sanctionner les élèves qui perturbent la récréation ?
Lorsqu’il existe des règles clairement rédigées et qu’elles ont été enfreintes, alors, bien entendu, la "loi" doit être appliquée. Dans ce cas, il est important d’engager une démarche de réparation, en exigeant de l’élève fautif qu’il demande pardon à la victime ou encore qu’il répare ce qu’il a cassé. Cette demande de réparation doit avoir lieu en présence de l’enseignant et doit prendre une dimension solennelle. Il faut aussi accorder de l’importance au travail à effectuer auprès des agresseurs. La violence qui se développe aujourd’hui dans les cours de récré dès l’école élémentaire témoigne de la dégradation sociale ambiante combinée à l’influence néfaste de la télévision et des héros que les enfants se fabriquent à travers elle... La détresse infantile est plus grande et les élèves agresseurs sont avant tout victimes d’eux-mêmes. Il y a donc tout un travail à mener avec leurs parents, avec leurs copains de classe et souvent avec des psychologues... un travail basé sur l’écoute, la disponibilité et l’observation, dans la classe comme dans la cour.
Jusqu’à quel point faut-il protéger les boucs émissaires pendant la récré ?
Il est très important que l’enfant "victime" se sente protégé par le regard de l’adulte, sans pour autant qu’il ait l’impression d’être privilégié. L’enseignant doit trouver des moments où il s’occupe de cet enfant et entretenir avec lui un dialogue compréhensif. Pour "casser" l’acharnement dont il peut être victime, il est utile de le changer de place en classe, de parler aux leaders du groupe, de responsabiliser chacun dans son comportement avec autrui... Pendant la récréation, les enfants s’approprient les règles sociales qu’on leur apprend en classe et à la maison. On peut donc les aider à s’approprier des règles qui répondent à un esprit d’équité et de solidarité.
(1) Julie Delalande est également chercheuse au Centre d’études et de recherches en sciences de l’éducation de Caen (Cerse).
(2) "La cour de récréation : pour une anthropologie de l’enfance”, Presses Universitaires de Rennes (2001) ; "La récré expliquée aux parents“, éditions Audibert (2003).
Temps d’éducation à part entière, la récréation doit être organisée de sorte que "les élèves ne soient pas exposés à subir des dommages et n’en causent pas à autrui"(1). Les directeurs d’école, chefs d’établissement, conseillers principaux d’éducation et enseignants ont, dans cette optique, des devoirs de surveillance à respecter.
"La récréation est très souvent perçue comme une période de détente, de plaisir, de défoulement...", entame Gilles Moindrot, secrétaire général et porte-parole du SNUIPP(2). "Mais il s’agit en fait d’un moment d’éducation de grande importance, régi, le plus souvent, selon différents modes d’organisation instaurés par les élèves eux-mêmes. Dans la cour, développement de l’autonomie rime avec prise de risque et apprentissage de la vie en groupe résonne avec luttes de pouvoir... L’encadrement doit donc veiller aussi bien à la sécurité des lieux qu’à la régulation des conflits entre les élèves", poursuit le syndicaliste. Or, si concernant la conformité des installations, les textes sont clairs, attribuant aux collectivités territoriales la responsabilité des espaces et matériels(3), les lignes traitant de la qualité du service de surveillance de la récréation sont moins précises... Elles laissent aux directeurs d’école le soin d’organiser cette surveillance de manière efficace, sans pour autant fixer de normes, en fonction "de l’importance des effectifs et de la configuration des lieux"(4) et aux CPE de "conjuguer l’impératif de surveillance des élèves et la nécessité d’apprentissage progressif de la responsabilité et de l’autonomie". Bref, en la matière, place semble faite au bon sens.
À l’école
"Le service de surveillance des enseignants commence dix minutes avant le début de la classe et se termine, exception faite de la pause méridienne(5), à la fin des cours, au moment de la remise des enfants à leur famille ou aux personnes ayant la charge de l’accueil périscolaire", explique Jean-Claude Rolland. Conseiller pédagogique de circonscription pour le 1er degré et responsable du réseau d’échanges de pratiques pédagogiques des écoles d’Epinay-sur-seine (EPPEE)(6), le professeur des écoles maître formateur ajoute : "de fait, la surveillance des temps de récréation est placée sous l’entière responsabilité des enseignants présents dans la cour conformément au tableau de service établi par le directeur en conseil des maîtres. Bien sûr en cas d’absence d’un professeur ou d’une urgence quelconque, un atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles, ndlr) peut être amené à surveiller momentanément la cour de récréation, voire à encadrer un groupe d’élèves lorsque la récréation a été pensée au préalable(7) mais sans jamais en porter la responsabilité". Et Gilles Moindrot de se faire rassurant : "Dans le 1er degré, les enseignants ont une vraie culture de la sécurité. Le plus délicat pour eux est de concilier un certain laisser-faire et une vigilance de tous les instants".
Au collège et au lycée
Cet équilibre difficile à trouver en primaire entre surveillance accrue, respect de l’individu et apprentissage de l’autonomie l’est encore davantage dans le secondaire. Les textes(8) témoignent de cette difficulté en traitant séparément le cas des collèges de celui des lycées. Ainsi les principaux sont invités à "porter une attention particulière au moment où les élèves ne sont pas en classe, pendant les récréations et les interclasses" et les proviseurs à déterminer des "modalités de mise en œuvre de l’autodiscipline durant les temps libres inscrits à l’emploi du temps". Dans l’ensemble des EPLE, les assistants d’éducation qui peuvent parfois être secondés par des personnels employés dans le cadre de contrats d’aide à l’emploi (CAE), sont chargés de la surveillance de la cour de récréation selon les dispositions prises par les conseillers pédagogiques d’éducation. "Ce qui en aucun cas ne saurait dédouaner les enseignants et les divers autres membres de la communauté éducative de leur obligation de surveillance des élèves", conclut un inspecteur d’académie du sud-ouest de la France.
Défaut de surveillance : à qui la faute ?
Une insuffisance de surveillance, qu’elle soit du fait d’un membre(9) de l’enseignement, par manque de vigilance, ou consécutive à une insuffisance de l’organisation du service, peut donner lieu à une demande d’action en réparation de la part de la victime (ou de ses représentants légaux).
Dans le premier cas, et conformément à la loi du 5 avril 1937(10), la responsabilité de l’Etat se substitue à celle du personnel devant les juridictions civiles. Dans la seconde hypothèse, la responsabilité peut revenir pleinement à l’Etat, à l’établissement (par l’intermédiaire de son conseil d’administration) ou encore être partagée avec la collectivité territoriale.
(1) Voir les deux textes de référence : la circulaire n°97-178 du 18 septembre 1997 (surveillance et sécurité des élèves dans les écoles maternelles et élémentaires publiques) et la circulaire n° 2004-054 du 23 mars 2004 (surveillance des élèves dans les EPLE).
(2) Syndicat national unitaire des instituteurs, professeurs des écoles et PEGC (leur site).
(3) L’aménagement et l’entretien des espaces extérieurs ainsi que l’installation et l’entretien des matériels mis à la disposition des élèves relèvent de la compétence des municipalités pour les écoles et impliquent la collectivité de rattachement pour les EPLE. Ceci étant, il revient au directeur d’école (au chef d’établissement et au conseil d’administration pour les EPLE) d’être vigilant en matière de sécurité de locaux, matériels et espaces et de signaler tout risque constaté à la collectivité de rattachement ainsi qu’à sa hiérarchie.
(4) Voir aussi le décret n° 90-788 du 6 septembre 1990 (modifié par le décret n° 2005-1014 du 24-8-2005) : organisation et fonctionnement des écoles maternelles et élémentaires
(5) Placée sous la responsabilité du personnel municipal (agents communaux et/ou directeurs d’écoles missionnés et indemnisés par la commune)
(6) Voir le site.
(7) L’aménagement des moments de récréation et initiatives diverses fera l’objet du quatrième volet de ce hors-série.
(8) Circulaire n° 96-248 du 25 octobre 1996, modifiée par la circulaire n° 2004-054 du 23 mars 2004.
(9) A noter qu’indépendamment de la responsabilité civile, des poursuites pénales peuvent être engagées à l’encontre d’un agent comme envers l’autorité responsable de l’organisation du service de surveillance.
(10) Loi remplacée par l’article L911-4 du Code de l’éducation, RLR 190-9.
Du vol de goûter au racket aux devoirs(1), du harcèlement moral aux "jeux" dangereux, la cour de récréation demeure le lieu privilégié des violences scolaires. Deux pédagogues et une psychologue témoignent des réalités de ces comportements agressifs, souvent "victimants"(2), en milieu clos.
"Quelle que soit l’année, quelle que soit l’école, quel que soit le degré des violences exercées, les enfants justifient toujours leurs actes par une simple volonté de jouer", remarque Catherine Blaya(3), directrice de l’Observatoire Européen de la Violence Scolaire (OEVS)(4). "Ce qui, par contre, est assez récent, c’est la dimension groupale prise par les violences de la récréation", poursuit l’universitaire. "Les jeux dits de la couleur, de la cannette ou encore du petit pont massacreur(5) ont tous pour principe de créer un mouvement de foule autour d’une seule victime désignée, soi-disant, au hasard. Ce procédé a pour effet d’amplifier la violence de l’agression, de permettre à ses auteurs d’en partager la responsabilité, mais aussi d’autoriser la victime d’un jour à être le bourreau du lendemain... C’est un fonctionnement pervers qui témoigne d’un manque d’empathie très fort et enferre certains élèves dans un sentiment de persécution bien réel".
Sans parler d’une escalade générale de la violence dans les cours de récréation, Catherine Blaya, à qui les récents faits de victimations filmés n’ont pas échappé, évoque néanmoins la volonté émergente d’un certain nombre de jeunes à exporter les agressions scolaires hors de leur contexte initial et "à prolonger indéfiniment le harcèlement". Elle souligne enfin l’écart significatif et toujours plus creusé en matière de faits de racket et de perception de la violence entre les établissements ordinaires et ceux situés en zone sensible.
Au collège... et ailleurs
Pierre Rivano(6) est correspondant académique pour la prévention de la violence. De son côté, il explique : "l’étude que nous menons depuis cinq ans sur l’Académie de Toulouse (où nous recensons précisément tous les faits donnant lieu à un signalement, à un dépôt de plainte ou suscitant une émotion au sein de la communauté éducative) démontre qu’un fait de violence scolaire sur quatre a lieu dans la cour de récréation. Nous savons aussi que ce rapport augmente si l’on considère uniquement les collèges... Il y a donc un lien direct entre l’âge des élèves et le lieu où s’exercent les violences en milieu scolaire et un autre entre la nature de ces violences et la zone d’implantation des établissements", remarque l’inspecteur d’académie. "Ceci étant, la violence scolaire qui se manifeste ici surtout par des agressions verbales, n’est pas l’unique apanage des cours de récréation des collèges dits difficiles et le recteur de l’académie de Toulouse a demandé à l’ensemble des chefs d’établissements (lycées compris) d’établir un plan de prévention pour la rentrée prochaine"(7).
Une vigilance de chaque instant
Aux mesures de prévention visant à traiter les problèmes d’incivilité à la racine, doit aussi s’ajouter une vigilance quotidienne. "Il n’est jamais facile, pour un jeune enfant comme pour un adolescent, de dénoncer ses bourreaux et de reconnaître son incapacité à savoir dire non", souligne à son tour Marjorie Vayr(8) présidente de l’association niçoise Enfant Prévention Information Solidarité (EPIS)(9). "Par contre les enseignants peuvent, à certains indices, soupçonner des faits de violence à l’encontre d’un élève. Une modification évidente de comportement, un repli sur soi, une agressivité, une anxiété manifeste, un changement de communauté d’élèves, un absentéisme récurrent, un manque de concentration sont autant de signes forts. De même, un élève qui porte des marques sur le cou, se plaint d’avoir mal à la tête, a toujours les joues rouges(...) doit éveiller les soupçons de ses enseignants. Il n’est pas rare que certains professeurs me confient, après coup, avoir eu un pressentiment mais l’avoir minimisé..." Et la psychologue de conclure : "face à des jeunes qui repoussent sans cesse les limites, les enseignants doivent absolument faire confiance à leur intuition. Et être convaincus qu’il n’existe pas de violences anodines".
Accidents : les cours d’école plus concernées
Si, selon l’OEVS, l’agressivité est en baisse dans les écoles, le primaire a connu une hausse des accidents durant l’année scolaire 2004/2005, passant en un an de 24879 à 27288 cas recensés. Ces chiffres (présentés par l’Observatoire national de la sécurité des établissements scolaires et d’enseignement supérieur et détaillés dans le dossier “analyse et résultats 2004-2005”) indiquent en outre que de plus de 70% des accidents scolaires en maternelle et près de 85% de ceux constatés dans les classes élémentaires ont eu lieu dans les cours de récréation. Au collège comme au lycée, le pourcentage des accidents scolaires localisés dans la cour diminue avec l’âge des élèves au profit de ceux survenant en EPS.
(1) L’expression "racket aux devoirs" recouvre le harcèlement, pressions, menaces et violences par un ou plusieurs élèves sur un autre afin que ce dernier réalise, à sa (leur) place, tout ou partie des travaux écrits (exercices, rédactions, résumés, fiches-lectures...) exigés par les enseignants dans le cadre des devoirs à la maison.
(2) Victimation, climat scolaire et sentiment d’insécurité sont les trois séries d’indicateurs pour l’étude et l’analyse de la violence dans le système scolaire.
(3) Maître de conférence à l’IUFM d’Aquitaine, Catherine Blaya intervient dans les modules traitant de la gestion des situations difficiles et de l’enseignement en zone difficile. Elle est en outre l’auteur de plusieurs travaux scientifiques traitant de la violence à l’école, du décrochage scolaire (...) et de divers ouvrages dont : "Violences et maltraitances en milieu scolaire" (A. Colin, collection 128, 2006)
(4) Créé en 1998 grâce au cofinancement de la commission européenne, du conseil régional d’Aquitaine, du Ministère de l’Education Nationale et de l’université Victor Segalen Bordeaux 2, cet observatoire est l’une des structures de référence sur la question de l’étude de la violence en milieu scolaire. Voir le site : http://obsviolence.com
(5) Répertoriées sous le nom de "jeux dangereux" au même titre que le "cercle infernal", "la mêlée", le "bad system", "the battle" (...) ces activités visent à frapper et humilier un élève selon la couleur de ses vêtements, son inaptitude à rattraper un ballon etc. Ces jeux, par leurs principes et leur dangerosité, sont à rapprocher des "comportements à risque" tels que le jeu du foulard et de la tomate (recherche d’un état second par anoxie) qui sévissent dès l’école primaire.
(6) Pierre Rivano est Inspecteur d’Académie - Inspecteur Pédagogique Régional - Etablissement et Vie Scolaire (IA-IPR-EVS) au sein de l’Académie de Toulouse.
(7) Des exemples d’actions menées dans les EPLE de l’académie de Toulouse à consulter ici.
(8) Psychologue clinicienne à Nice, Marjorie Vayr prépare actuellement une thèse sur "Les conduites dites à risques".
(9) Voir le site de l’association.
Pour restituer aux récréations leur sérénité perdue, de plus en plus d’écoles et d’établissements scolaires concernés choisissent la voie de la médiation. Assurée par des intervenants extérieurs ou par les élèves eux-mêmes, cette gestion des conflits via le dialogue semble porter ses fruits.
Petits conflits récurrents, tension diffuse, climat de violence avéré... Quelles que soient ses manifestations, le déni des règles dans les cours de récréation nuit invariablement au bien-être collectif. Pour remédier aux actes de violence et les prévenir, certains chefs d’établissements choisissent la médiation comme mode de traitement classique des infractions légères.
Les médiateurs éducatifs
Depuis dix ans, le département des Hauts-de-Seine met des agents territoriaux contractuels, spécialement formés, à la disposition des collèges qui en font la demande(1). Elle-même ancienne médiatrice, Yamina El Assal(2) explique : "nommés pour une année scolaire, les médiateurs sont présents dans les établissements volontaires à raison de 39 heures hebdomadaires(3). Si leurs fonctions ne se cantonnent pas à séparer les bagarres(4), leur rôle dans les cours de récréation est néanmoins primordial. Ils circulent, repèrent les élèves isolés, engagent la discussion, recueillent les confidences, préviennent les actes de racket, dissipent les violences verbales... Tout cela par le biais des mots". Plus efficaces et plus structurés que feu les "grands frères", les médiateurs éducatifs sont en outre particulièrement sensibilisés à la protection de l’enfance. Ainsi Yamina El Assal précise-t-elle : "Lorsque le conflit de cour cache des éléments plus lourds, les médiateurs assurent le suivi adéquat avec les partenaires sociaux adaptés".
Les médiateurs scolaires
Offrir aux élèves impliqués dans des conflits légers la possibilité de trouver, par eux-mêmes, une solution à leurs problèmes. C’est précisément ce qu’attend Jean-Marie Agnan, principal du collège Jean Rostand, à Orléans, de l’expérience menée depuis quatre ans dans son établissement classé sensible(5) : "auparavant, les conflits étaient souvent traités une fois les coups portés, donc trop tard et par le biais de la sanction. De fait il semblait manquer une marche dans l’escalier de la punition : celle du règlement à l’amiable des situations conflictuelles communes. Or il est apparu que certains élèves avaient par leur influence et leur place dans le groupe, un rôle à jouer dans la gestion des conflits de la cour". Organisé selon le modèle promu par l’AROEVEN(6), ce dispositif de médiation assurée par des collégiens volontaires, formés et identifiés, semble avoir apaisé le climat de l’établissement désormais perçu, dans le quartier, comme une zone neutre et juste. "Pour calmer et résoudre un conflit, les médiateurs écoutent toujours les différentes parties prenantes séparément avant les conduire au dialogue. Si la médiation échoue, et qu’aucune conciliation n’est trouvée, ce qui n’est pas fréquent, alors seulement l’équipe éducative prend le relais", précise le principal.
À l’école aussi
Agir sans contact physique, montrer l’exemple, ne pas abuser de son pouvoir, surveiller tout en ayant le droit de jouer... La charte des élèves médiateurs que les enfants de l’école élémentaire Alexandre Dumas à Epinay-sur-Seine(7) ont élaborée, compte en tout sept points essentiels. Décidée en conseils d’élèves par les enfants eux-mêmes pour contrecarrer une "pollution de cour diffuse", cette médiation permet notamment aux écoliers de débloquer des situations de conflits survenant dans le jeu. Yannick Trigance, directeur de cette école de 300 élèves classée en ZEP commente : "nous fonctionnons sur le principe de deux enfants volontaires par classe, selon un plan de rotation variable, de manière à ce qu’il y ait toujours une dizaine de médiateurs dans la cour au moment des récréations (qui sont échelonnées par cycle)" et reste prudent : "tout cela reste très fragile. Les enseignants et moi-même devons sans cesse faire vivre la médiation au-delà de la cour. La remettre en question dans la classe, dans les conseils d’élèves, dans les conseils de cycle... Bien que souple et bien vécue par les enfants, la médiation est encore loin de fonctionner en roue libre".
Les moments à risque
Selon Jean-Claude Rolland(8), les dernières minutes de la récréation seraient plus propices aux conflits et aux violences que le premier quart d’heure : les élèves profitent volontiers "du flou engendré par le retour dans leur classe des enseignants de service de surveillance et de fait, de la disparition des adultes référents de la cour, pour se livrer aux intimidations, menaces (...) parfois prévues dès le début de la récréation et pouvant alors dégénérer en petites agressions. Voilà pourquoi, en ce qui concerne la circonscription d’Epinay-sur-Seine, un certain nombre de directeurs d’école s’organisent pour rester présents dans la cour jusqu’à ce que tous les enfants aient intégré leur salle de classe".
(1) 96 médiateurs éducatifs départementaux sont actuellement en poste dans 76 collèges des Hauts-de-Seine.
(2) Yamina El Assal est responsable adjointe du dispositif des médiateurs scolaires au sein du conseil Général des Hauts-de-Seine.
(3) Selon leurs besoins, les collèges peuvent accueillir simultanément un à trois médiateurs éducatifs.
(4) Voir également la page consacrée aux missions et actions des médiateurs éducatifs.
(5) Situé dans la ZEP de l’Argonne, à Orléans, le collège Edmond Rostand, nouvellement classé "ambition réussite" comprend 420 élèves, Segpa incluses.
(6) Les projets de médiation scolaire par les élèves ont été initiés en France par le sociologue Jean-Pierre Bonafé-Schmitt et sont promus par l’AROEVEN (association régionale des œuvres éducatives et de vacances de l’éducation nationale) qui aide les équipes des établissements à mettre en place la formation des médiateurs.
(7) Voir le site du groupe scolaire.
(8) Jean-Claude Rolland est conseiller pédagogique de circonscription. (voir aussi l’article 1/4 de ce hors-série)
Pour canaliser la violence, développer l’autonomie des plus jeunes et responsabiliser les élèves dans la gestion de leur espace de jeu, certaines récréations ont été pensées différemment. Différences de contexte, de moyens, d’utilisation des lieux... trois exemples témoignent d’initiatives audacieuses.
"Plus les élèves sont occupés et moins ils développent de violence". La politique d’Ugo di Palma, directeur de l’école élémentaire Anatole France à Antony (académie de Versailles) sonne comme une évidence. Et pour rendre actifs des élèves de treize classes dans une vaste cour de récréation de ZEP, l’enseignant n’est pas a court d’idées.
Gestion des jeux et ateliers créatifs
Soucieux d’impliquer les enfants dans la gestion du matériel de la cour, Ugo di Palma octroie, année après année, un budget "jeux de récré" à chaque classe et reçoit les commandes spécifiques de chacune. Le but : "laisser les élèves se confronter aux problèmes du choix et du financement des ballons, des cerceaux, des cordes à sauter et autres équipements spécifiques à la récréation. Après ce petit travail de gestion, les enfants sont bien plus précautionneux de leur matériel et comprennent d’eux-mêmes la nécessité de l’utiliser intelligemment", explique le directeur. "Ainsi sont-ils également amener à établir, en conseils d’élèves, un planning d’utilisation des terrains de jeux, à s’impliquer dans les projets de réaménagements de la cour... Ils tirent les leçons des mauvais choix et à œuvrent en commun pour profiter au maximum des moments de récréations qui doivent permettre à tous de faire le vide dans les meilleures conditions possibles".
Parallèlement à cette démarche globale, Ugo di Palma investit, depuis dix ans, les différentes classes de son école dans des projets pédagogiques subventionnés dans le cadre du concours Récréa’caf(1) qui lui permettent, notamment, d’organiser des ateliers pendant les récréations. Ainsi, après avoir fleuri des espaces de la cour et en attendant de créer un potager, les élèves de l’école travaillent depuis plusieurs mois à la réalisation d’une fresque sur les murs du gymnase. Et le directeur des Hauts-de-Seine de souligner : "ces activités sont d’autant plus gratifiantes pour l’école qu’elles sont parfaitement respectées par les habitants de la cité".
Une cour ouverte sur la forêt
Point de cité à la périphérie de l’école de l’Orée du Bois(2), mais, comme son nom l’indique, une forêt. Située sur la commune de Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes) cette école publique de 300 élèves autorise les enfants à prendre leurs récréations dans la nature, sous les arbres, sans autre barrière que les limites fixées par les enseignants. Adrien Brunetti, son directeur, développe : "dansla forêt, les élèves ne s’ennuient jamais. Qu’il s’agisse des maternelles ou des enfants d’élémentaire, tous jouent. À ramasser les glands, à construire des cabanes ou des circuits avec les pierres, derrière les buissons, aux pieds des arbres... les jeux sont calmes, les tensions, l’agressivité quasi inexistantes et les élèves bien plus attentifs à ce qu’ils font que dans la cour bétonnée où les grandes classes prennent leur récréation en alternance. D’ailleurs les enfants tombent bien moins souvent dans la forêt où le sol est meuble et irrégulier que dans cette dernière !"
De fait, les enseignants de l’Orée du Bois n’interviennent que très rarement lors des récréations en forêt. Placés à des endroits stratégiques, pour aider les plus jeunes à se rendre aux toilettes, veiller à ce que les limites (variables en fonction de la météo) ne soient pas franchies et guetter la présence d’éventuels promeneurs dans le bois, ils tendent à développer chez les enfants des capacités de surveillance mutuelle. Dans un tel cadre, pas besoin non plus de suggérer des activités aux élèves. Au contraire : "d’une manière générale, les journées des enfants sont très dirigées, y compris lors des activités périscolaires. Je crois qu’il est important que, durant les récréations, ils puissent jouer à ce qu’ils veulent avec qui ils veulent. Ils ont des copains, un espace privilégié, des limites et un règlement... Je ne vois pas l’intérêt, dans ses conditions, de les assister davantage".
Des récré animées
Enseignante au Québec dans une communauté francophone, Bianca Soucy a développé un projet de récréations animées dans une école victime de "problèmes de cour", lors d’un stage au Manitoba organisé par l’association canadienne d’éducation de langue française (ACELF). Le principe : inciter et former les élèves les plus âgés à animer les récréations des autres classes, maternelles comprises. "Nous avons monté une banque de jeux, fait des essais d’animation, formé des groupes de deux ou trois élèves et décidé d’horaires précis. Pendant les récréations, les équipes étaient chargées de choisir le jeu, prévoir le matériel et expliquer les consignes". Un fonctionnement qui, au Québec, a fait école.
(1) Organisé par la Caisse d’allocations familiales des Hauts-de-Seine, le concours Récréa’caf vise à favoriser la réussite de projets imaginés et organisés par les équipes enseignantes des écoles élémentaires, en association avec les parents et les structures de quartier, dans le cadre d‘activités périscolaires pouvant avoir des répercussions sur le temps scolaire.
(2) Voir la page.