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De la dictature des moyennes et autres notes chiffrées, par Jean-Michel Dumay

samedi 20 janvier 2007

Il y a des gamins malades de l’école. Pas des petites peurs, des minauderies d’avant contrôle ou interrogation. De vraies "phobies scolaires". A déclencher des maux de ventre, à se faire du mal, à aller consulter son médecin de famille. Et plus, si gravité. On a pu lire cela, ces dernières semaines, dans les journaux qui ont consacré de l’espace au phénomène autrement baptisé "refus anxieux de l’école". Teemix, le "rendez-vous des jeunes filles" du site aufeminin.com, abonde de témoignages sur le sujet. Des structures prennent en charge les élèves concernés, parfois au carrefour de la pédopsychiatrie et du scolaire, comme à Grenoble, où le lycée Stendhal a développé une classe "passerelle", dont Le Parisien s’est fait l’écho en décembre 2006. Dans une communication à l’Académie de médecine fin 2006, le professeur Marie-Christine Mouren, pédopsychiatre spécialiste du sujet, estimait à 2 % les écoliers et collégiens susceptibles d’être touchés.

Bien sûr, les causes sont à chercher dans les tréfonds de chaque âme adolescente ou enfantine : angoisse de séparation, phobie sociale, trouble de l’apprentissage. Mais l’une d’elles revient comme un leitmotiv, surestimée peut-être dans le cas de cette pathologie : la pression, la peur de l’échec scolaire, l’anxiété de performance. La "phobie", par son excès, symbolisant alors les cas extrêmes des travers de la société de compétition.

Transmise de père en fils, de mère en fille, la crainte de l’échec, du déclassement, renvoie chaque enfant, livré à lui-même dans une société marquée par l’individuation, au dogme de la réussite. L’aspiration à celle-ci, parfois, est sans limite. Elle devient un but en soi, presque un impératif psychique : un idéal de perfection et d’excellence, un Graal, par définition inatteignable. On en saisit l’écueil, l’autre versant, son pendant angoissé : la crainte de n’être pas à la hauteur, de ne pas y arriver. Et chaque jour que le calendrier scolaire fait de subir, par le bulletin de notes, l’empreinte de sa (non ?) réussite chiffrée.

Dans la très sérieuse Revue internationale d’éducation Sèvres ("Que savent les élèves ?", n°43, décembre 2006), un inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale, Roger-François Gauthier, taille un costume particulièrement ajusté à "la réalité scolaire française contemporaine", qu’il taxe, à la Kundera, d’"insoutenable légèreté". Il dit combien le système, sous l’intensification de l’angoisse scolaire, "générée aussi bien par la massification du secondaire que par le contexte de chômage des jeunes", a encouragé la focalisation sur les notes, "c’est-à-dire un élément chiffré, au détriment de l’attention portée à ce que savent effectivement les élèves". Et il précise : "Plus que les notes, qui sont produites dans les classes de façon industrielle, ce sont les moyennes calculées entre ces notes au sein d’une même discipline, puis entre les différentes disciplines, qui ont introduit leur véritable dictature."

Tout le monde adhère pourtant à cette sacralisation, enseignants et parents, qui, dans la même sainte communion, ne voient pas d’autres outils pour décider des passages de classe, des résultats aux examens. Or les moyennes compensent des réalités variées, lissent les compétences et les connaissances censées avoir été acquises, et qui ne le sont parfois pas. "L’horizon de la moyenne, constate l’inspecteur général, s’est substitué à l’attention portée aux apprentissages eux-mêmes."

Ah ! singulier modèle que celui de la note ! Et pourtant. Et pourtant. Un ministre avait bien indiqué, par voie de circulaire, que "la notation chiffrée de 0 à 20 (pouvait) être abandonnée sans regrets", rappelant qu’un autre texte intimait déjà " qu’en aucun cas le sort d’un élève ne (devait) dépendre de la note globale obtenue en faisant la moyenne des notes obtenues aux compositions". C’était en... 1969, le ministre était Edgar Faure. Son texte est toujours en vigueur. Oublié.

Voir en ligne : Le Monde du 21 janvier 2007

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